31/10/2011

Une vie si bien rangée

ROSSET_1.jpgMa copine Magali, c’est le genre de fille qui file des complexes. Je la croise dans la rue, ma fille tombe, hop, elle sort un désinfectant et des sparadraps de son sac. Elle, elle a toujours tout dans son petit sac, toujours un paquet de mouchoirs! Moi, quand on me demande un mouchoir, je cherche même plus, je sais que j’en ai pas.

Chez elle, c’est beau et tout est rangé, tout. Et elle travaille, Magali. A plein-temps. Elle a deux enfants, bien élevés, et y a pas un jouet qui traîne dans le salon. Mais même pas un! Dans son armoire, les pulls sont pliés et triés par couleur. Y a pas de poussière sur ses livres. C’est donc qu’en plus, elle lit. Et elle se souvient de ce qu’elle a lu, elle peut en parler des heures. Elle connaît toutes les séries, même celles qui sont pas sorties en Suisse.

Si j’ai besoin d’un osthéo, d’un psy, d’un coiffeur, d’un kiné, d’un répétiteur, d’un pédiatre, elle a une adresse.

Elle ne manque jamais de capsules pour sa machine à café. Elle a toujours du lait en réserve. Elle sait où est le tire-bouchon. Elle en a deux. Un dans la cuisine, un dans le salon. Elle trie ses déchets, elle fait même du compost, et pourtant chez elle ça sent pas l’orange pourrie.

Quand elle fait ses valises pour partir en vacances, elle a des listes. Et, quand elle rentre de voyage, une heure après, y a plus rien qui traîne. Les valises sont à la cave et la machine à laver tourne.

Son chéri, elle a aussi voulu le ranger, il est parti…

Ça me dérange.

Brigitte Rosset, Comédienne

 

 

12:50 | Lien permanent | Tags : matin, semaine, invite

28/10/2011

Pharmaceutique: les deux faces d’un scandale

BENDAHAN_9.jpgBeaucoup de choses ont déjà été dites sur l’annonce scandaleuse de Novartis: 2000 licenciements, plus de 2 milliards de bénéfices en trois mois! On s’est tant indigné contre les suppressions d’emplois qu’on a oublié de le faire par rapport à ce bénéfice considérable: mais d’où vient-il?

En 2010, Novartis a annoncé 50 milliards de dollars de chiffre d’affaires, c’est-à-dire d’argent reçu. Il faut ensuite payer les coûts: production, marketing, administration. Il faut surtout financer la recherche et le développement, et c’est cet argument que les pharmas utilisent pour justifier leurs prix exorbitants. Tous les coûts de Novartis en 2010, y compris recherche et impôts, ont été de 40 milliards. Où sont les 10 milliards restants? Dans la poche des actionnaires. Cela veut dire qu’en moyenne, si vous achetez un médicament qui coûte 25 francs, vous payez 5 francs qui ne servent ni à la recherche ni à payer la fabrication du médicament. Ce sont 5 francs de trop. Et demain, nous paierons 5 fr. 10 de trop à cause des économies faites sur les licenciements.

Etant donné les différences de prix entre les pays, les Suisses contribuent probablement bien plus que cela à la marge des actionnaires. Qu’une entreprise doit financer ses coûts, c’est normal. Qu’une entreprise offre un rendement raisonnable à ses actionnaires, c’est le système économique qui le veut. Mais que ce rendement soit si gigantesque, c’est un abus de position dominante.

Chaque franc que l’on paie aux universités et aux écoles polytechniques pour faire de la recherche n’est utilisé qu’à cet effet, sans que l’on gaspille 20% de ce que l’on donne. Contrairement à une fausse croyance, c’est bien dans le service public que réside le secret d’une recherche efficace et surtout accessible à toutes et tous.

Samuel Bendahan, économiste

22/10/2011

Mais plains-toi, maman!

ROSSET_1.jpgJ’aime pas les samedis ensoleillés d’octobre. C’est pas encore novembre et son cortège de pluie, de froid et de temps gris qui nous invitent doucement à flemmer en pyjama, en toute légitimité et sans aucune culpabilité.

Il fait beau, on sort! Je me retrouve au parc, avec les petites chéries, deux trottinettes, les seaux, les pelles, les poupées, le ballon, les doudous, les craies, les livres, le goûter. Faut tout porter, c’est lourd. Je peste. J’aime pas aller au parc, ça m’ennuie à mourir. Faut papoter avec les autres mamans, comparer, parler pédiatre, et courbes de croissance et maîtresses, et devoirs et activités parascolaires, «les vôtres, elles font de la musique? Et du sport?».

Je râle de devoir pousser la balançoire, de m’extasier devant le château de sable, de porter les petites chéries dans les toilettes puantes, d’oublier les mouchoirs (y a jamais de papier dans les toilettes puantes du parc), de remplir mon sac à main de pives, de cailloux, de feuilles mortes, de marrons pourris. Je ronchonne, je clabaude, je grogne, je rumine.

Alors que je geins sur mon infortune, un homme, en chaise roulante, amputé des deux jambes me fait assez vite revenir sur terre: «Excusez-moi madame, ça ne vous embêterait pas de surveiller un moment ma petite pendant que je vais jouer au basket avec le grand?»

– Moi: «Oh mais non, pas du tout!»

J’ai passé une heure échouée dans le bac à sable, avec la petite en question, à faire des pâtés. Bien fait pour moi!

Brigitte Rosset, comédienne

19/10/2011

Cherchez la femme

bernard_comment-(c)Léo Aupetit.jpgSans doute François Hollande a-t-il su mener une campagne longue, méticuleuse, de terrain, en trouvant l’énergie de poursuivre sa destinée contre vents et marées (Strauss-Kahn par exemple). Voilà la gauche pourvue d’un solide candidat, renforcé par un processus démocratique novateur qui a très bien fonctionné. Mais…

Mais? Mais la femme… Hollande n’y est pour rien, dans sa personne. Il se trouve simplement que, tout à coup, l’horizon présidentiel se vide de toute espérance féminine. Exit Martine Aubry, exit depuis une semaine Ségolène Royal. Les deux femmes socialistes sont hors jeu, même si on peut se douter que de beaux ministères les attendent (et même Matignon pour la première). La présidence demeure un apanage masculin, et la droite républicaine n’est guère pourvoyeuse d’alternative en la matière (Rama Yade a été évincée, Rachida Dati n’est plus en cour et peine à rebondir). Bref, la présidente, comme figure inédite de la République, est plus que jamais un horizon chimérique. C’est dire combien l’univers des hommes est puissant en politique. Au tournant du millénaire, il avait été question de parité, de discrimination positive. Le climat de crise a balayé ces belles et justes idées. Une fausse nature revient au galop, qui voit dans le mec celui qui sait gérer, administrer, diriger, et dans la femme au mieux un divertissement, au pire une usurpation. Hollande n’en est pas le responsable. Mais la France se trouve brusquement orpheline d’un rêve qui exaltait beaucoup de monde en 2007 et avait la vertu de l’espoir, de la nouveauté, pour une autre façon de présider.

Bernard Comment, écrivain

15/10/2011

Salon de thé funèbre

brigitte_rosset.jpgJ’étais dans un tea-room à Martigny, mais oui, dans un tea-room en Valais! Et à la table d’à côté, j’ai surpris une étrange conversation. Avec l’accent du cru, c’est encore mieux.

LUI. – Tu vois le sapin, le Maurice, vraiment, ça lui irait bien…
ELLE. – (Regardant un catalogue) Je sais pas, oui, pourquoi pas, mais je pensais moi à du plus léger.
LUI. – Alors oui, ben le prix, c’est pas pareil.
ELLE. – Mais il brûle bien, ton sapin, au moins?
LUI. – Ha, tu veux l’incinérer, le Maurice? Donc non, effectivement, t’as pas besoin du sapin, le contreplaqué, là, va bien. Pis regarde, j’ai plusieurs modèles pour l’urne. Ça, c’est le modèle féminin, mais bon, on le vend aussi bien pour les hommes.
ELLE. – (Dubitative, regardant le catalogue) Oui, c’est pas mal, mais ça prend pas trop de place sur la cheminée?
LUI. – Je trouve, c’est assez décoratif. Mais si tu veux, on peut enlever les fleurs sculptées dessus. C’est en option.
ELLE. – Le modèle homme, là, il va mieux, plus sobre, c’est plus discret.
LUI. – Oui, pis moins cher, aussi.
ELLE. – Alors, va pour le modèle homme!
LUI. – T’as besoin d’autre chose encore?
ELLE. – Non, je crois, là, c’est tout bon…
LUI. – Mais dis-moi, Marinette, il te faut tout ça pour quand?
ELLE. – Ben je sais pas, faudrait déjà qu’il meure, ce con!!!

J’ai fui ce tea-room et dans le troquet d’en face, je me suis envoyé une petite arvine à la santé de Maurice. «Longue vie à toi!» Définitivement, je préfère les vieux cafés, même sans fumée, aux salons de thé capitonnés.

Brigitte Rosset, comédienne

14/10/2011

Pourquoi s’indigner en Suisse?

samuel_bendahan.jpgL’année 2011 aura vu de nombreux mouvements émerger spontanément, puis s’exporter. Le printemps arabe a commencé en Tunisie pour continuer aujourd’hui dans d’autres pays, où la population porte des revendications similaires. Le mouvement des «indignés» est né en Espagne et s’est, lui aussi, propagé: il arrive aux portes de la Suisse ce samedi.

Y a-t-il vraiment de quoi s’indigner en Suisse? En période électorale, on entend à tort et à travers que la Suisse est un modèle de succès. La Suisse s’en tirerait beaucoup mieux que les pays de l’Union européenne dans lesquels le mouvement fait rage. Les raisons de l’indignation: un ras-le-bol de la classe politique et du système politique jugé peu démocratique, une révolte contre les inégalités et les plans d’austérité. On pourrait donc facilement se dire qu’ici le mouvement n’a pas de sens car notre pays est le plus démocratique du monde, car notre pays est un des plus riches. De quoi se plaint-on?

Certes, la Suisse connaît la démocratie directe, mais elle vient d’être épinglée dans un «baromètre démocratique», notamment à cause de son absence de transparence et de législation sur le financement des partis.

Certes, la Suisse est un pays riche, mais les inégalités y sont parmi les plus grandes du monde: 0,2% de la population détient à elle seule plus du quart des richesses du pays, et près de 10% des gens qui travaillent vivent sous le seuil de pauvreté malgré tout. Enfin, ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs qu’un système est légitime.

Samuel Bendahan, économiste

08/10/2011

La théorie du bac à sable

brigitte_rosset.jpgPetite chérie revient du parc en larmes. Un garçon a démoli, d’un gros coup de pied, le beau château de sable qu’elle avait mis «teeellement» de temps à construire.
Je tente de la consoler: «Tu en feras un autre, pleure pas, viens, gros câlin. Allez, c’est oublié.»
Mais petite chérie est inconsolable. «Mais pourquoi il a fait ça? C’est juste méchant!»
Je confirme: «Oui, c’est juste méchant! Mais, tu sais, petite chérie, quand tu seras grande, tu vas encore en croiser des destructeurs de châteaux de sable, c’est inévitable, crois-en mon expérience…»
Elle me regarde avec ses grands yeux; interrogative.
Alors, très sérieusement, je lui sors ma théorie: «Tu vois, dans la vie, c’est comme dans le bac à sable. Il y a ceux qui construisent, ceux qui aident à construire, ceux qui observent et qui font tout seuls dans leur coin, et ceux qui détruisent. Et tu sais pourquoi ils détruisent? Parce qu’ils sont jaloux. Ils savent qu’eux, ils ne pourront pas en construire un aussi beau. Il faut juste savoir qu’ils existent, et te rendre compte que, toi, tu sais les faire, les châteaux, c’est le plus important. Tu auras toujours la possibilité d’en refaire un autre, plus tard, si tu en as envie.»
Petite chérie est calmée, elle ne sanglote plus, je suis fière de moi. Un temps, elle me regarde droit dans les yeux et dit: «Ouais, ben, je vais retourner au parc casser tous les châteaux de sable.»
Moralité: éviter les théories à deux balles avec petite chérie.

Brigitte Rosset, comédienne

05/10/2011

L’imagination au pouvoir

bernard_comment-(c)Léo Aupetit.jpgDepuis des mois, l’Europe tourne autour du problème de la dette grecque. Il s’agissait, d’abord, de «restructurer» la dette, expression vaguement architecturale, comme si d’une tour on avait voulu faire un tunnel. Aujourd’hui, il s’agit d’éviter l’écroulement d’un système tout entier et personne ne peut s’en réjouir.

Mais cette Europe s’est depuis longtemps essoufflée dans son obsession de grandir (ex-bloc de l’Est, Turquie…). Surtout, elle a subi une atteinte profonde à ses valeurs constitutives avec la dérive de l’Italie de Berlusconi, sans que personne sanctionne, ni à Bruxelles ni à Strasbourg.

J’étais précisément à Strasbourg il y a dix jours, pour y recevoir mon Goncourt de la nouvelle, et le maire, Roland Ries, me rappelait que la ville fut entièrement vidée de tous ses habitants en 1939. Le sens de l’Europe a été là: dans l’effort énorme de surmonter la haine franco-allemande pour en faire une entente. Peut-être est-ce cette entente franco-allemande qui peut redonner un sens collectif à l’Europe. Autrefois, on résolvait les crises économiques et sociales par des guerres, des générations allaient se faire trouer la peau sur les champs de bataille. On devrait, aujourd’hui, trouver de nouvelles solutions, rassembleuses, imaginatives: par exemple un grand emprunt populaire européen à taux zéro, sur 4 ou 5 ans, pour desserrer la pression des intérêts de la dette. Le sacrifice serait bien moindre. Mais cela suppose des démocrates ambitieux. Ce n’est pas forcément une contradiction dans les termes.

Bernard Comment, écrivain

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