29.02.2012

Le sexisme, un mot galvaudé

stephanie_pahud.jpgLe mot «sexisme» est galvaudé: à force de valoir pour tous les maux (machisme, misogynie, hypersexualisation, paternalisme, galanterie, autoritarisme, frivolité), il perd tout son sens. Les débats confus soulevés par l’applicabilité de la loi sur la pub sexiste dont sera doté le canton de Vaud sont à cet égard révélateurs. Pour la Verte Sandrine Bavaud, auteure de la motion relative à cette nouvelle loi, parmi les affiches sexistes («poussant à la violence, voire au viol», mais passons sur ce raccourci cavalier), serait à prohiber, par exemple, une annonce pour le lait dans laquelle Heidi Klum pose en fermière à côté du slogan «Hot cowture»: «elle abrutit la femme, qui se fait mal en marchant en hauts talons dans les champs».
De quoi couper net l’herbe sous les pieds du second degré, mais certainement pas rassurer sur la pertinence de l’initiative. Pour rappel: le mot «sexisme» est né dans les années 1960 pour désigner un traitement différentiel et hiérarchique des sexes. Il a été formé par analogie avec le terme «racisme», ces deux formes de discrimination ayant en commun de ramener à des origines biologiques des traits identitaires construits socioculturellement.
Donc, pour rester dans le registre champêtre, renvoyer les femmes au foyer, comme Ueli Maurer, sous prétexte que «dans la nature, c’est aussi la vache qui s’occupe du veau, pas le taureau», c’est sexiste. Mais faire poser un mannequin en fermière pour vendre du lait, ce n’est jamais que du mauvais goût.

Stéphanie Pahud, linguiste à l'Université de Lausanne

28.02.2012

Sécurité: la vidéosurveillance ne sert presque à rien

olivier_gueniat.jpgLe débat sur la vidéosurveillance devient de plus en plus marqué en Suisse ces dernières années, notamment dans plusieurs villes romandes, même jusque dans les cours d’école! Je viens de lire dans la presse régionale neuchâteloise au sujet de l’installation de caméras dans une école que «la cour ne doit pas devenir un repaire de brigands»! On est vite en plein délire lorsqu’on parle de sécurité, et les leurres sont toujours les attrape-nigauds qui sont agités les premiers.
Eh oui, trois études très sérieuses montrent que la vidéosurveillance ne fonctionne pas, qu’elle n’est pas garante de la tranquillité que l’on voudrait, que les gens ne sont pas plus souvent prêts à sortir dans les lieux vidéosurveillés et, enfin, qu’ils sont bien moins nombreux à croire que la «délinquance diminuera» et que «la police répondra plus rapidement aux incidents». Tout au plus, les gens se sentent un peu moins inquiets dans les endroits vidéosurveillés.
Seul point vraiment positif: la vidéosurveillance fonctionne bien dans les lieux clos, comme les parkings. J’ai été tant de fois frustré par des images qui ne servaient à rien, soit à cause de la piètre qualité, soit parce que les auteurs portaient des capuches, etc. Pourtant, je suis un fan des caméras, mais pas pour filmer n’importe quoi tout le temps, non, bel et bien comme un outil efficace pour mettre fin à une problématique ponctuelle inscrite dans une stratégie ciblée et temporaire. Les caméras installées dans l’espace public sont là pour appuyer la résolution de problèmes et elles doivent être retirées une fois le problème réglé. Ainsi, pas de débat, pas de dérives.

Olivier Guéniat, commandant de la police cantonale jurassienne.

25.02.2012

Questions d’enfants

ROSSET_1.jpgMes enfants posent beaucoup de questions…

– Si je mange un oiseau, est-ce que je volerai mieux?
– Maman, c’est qui la grand-mère de Jésus?
– J’étais où quand j’étais pas née?
– Dis, maman, tu connais mon papa?
– Est-ce qu’on s’ennuie quand on est mort?
– Pourquoi tu sautilles jamais quand tu marches dans la rue?
– Pourquoi on n’a pas une maison avec un jardin?
– Est-ce qu’on est obligé de travailler quand on est grand?
– Ton papa, il a été vivant une fois?
– Si on meurt juste un peu, on peut revenir après?
– Est-ce que, quand tu étais petite, tu étais déjà grande?
– Tu aimes plus qui? Jules, Clémence ou moi?
– Pourquoi c’est pas les papas qui donnent du lait aux bébés?
– Est-ce que dans le robinet de la cuisine y a l’eau des toilettes?
– Est-ce que je peux ne jamais devenir grande?
– Pourquoi c’est moche, une huître?
– Est-ce que, si tu mets mes lunettes, tu vois les mêmes choses que moi?
– Pourquoi, quand on va au parc, t’as pas envie de faire de la balançoire?
– Jérôme et Luc, ils savent qu’ils ne peuvent pas faire un bébé ensemble?
– Est-ce que, si j’étais pas ton enfant, tu m’aimerais quand même?
– Est-ce que Dieu me connaît?
– Est-ce que, si je marche très vite, le temps avance plus vite?
– Si on fête pas son anniversaire, on a quand même un an de plus?
– Est-ce que tu peux attendre que je sois grande pour mourir?
– En tout, je dois aller à l’école encore combien de dodos?
– Si j’avais pas été dans ton ventre, est-ce que je serais restée toute ma vie dans le zizi de papa?

Et, souvent, je n’ai pas de réponse.

Brigitte Rosset, comédienne

24.02.2012

Un record suisse du passé

maudet.jpgC’est bien connu, la Suisse aime les records et les premières mondiales.
 
En sport, Roger Federer est le tennisman qui a remporté le plus de tournois du Grand Chelem. Alinghi a permis, fait unique dans les annales, à un pays n’ayant aucun accès direct à la mer de remporter la prestigieuse Coupe de l’America. Didier Cuche est désormais le seul skieur du monde à avoir remporté cinq fois la mythique Streif.

Dans un autre domaine, la Suisse détient désormais un nouveau record, moins enviable: celui d’abriter sur son sol la plus vieille centrale nucléaire en activité du monde.

Avec l’arrêt il y a quelques jours de sa consœur d’Oldsbury en Grande-Bretagne, Beznau I, mise en service en 1969, est en effet devenue le plus vieux réacteur en activité.

L’ancienneté de cette doyenne du nucléaire amène à se poser de légitimes questions quant à sa sécurité. Mais elle symbolise surtout ce qu’est désormais le nucléaire en Suisse: une énergie du passé. Pour s’en détacher et pérenniser notre approvisionnement énergétique, un seul remède: innover et développer de nouvelles solutions.

Ça tombe bien, la Suisse, dans ce domaine aussi, cultive les premières mondiales, à l’image de «Solar Impulse» qui prouvera bientôt que l’on peut faire voler un avion à la seule force du soleil.

Notre pays, dépourvu de toute matière première, a bâti sa prospérité en innovant, en tirant profit de sa matière grise. Continuons sur ce chemin, en inventant, grâce à nos PME et à nos hautes écoles, les énergies de demain! Et en battant de nouveaux records tournés vers l’avenir.

Pierre Maudet, maire de Genève

23.02.2012

Les prix culturels

FLEURY_12.jpgOn a rarement autant parlé de la valeur marchande de la culture que ces temps-ci. Le prix du livre, bien sûr, mais aussi le partage des films par le défunt MegaUpload ou les craintes qu’a fait apparaître chez les musiciens suisses la centralisation à Paris des achats de la Fnac. Tout cela dans un contexte de futur accord multilatéral anticontrefaçon ACTA, jugé liberticide par la «génération Internet».

Les créateurs le reconnaissent eux-mêmes, la culture s’est de tout temps nourrie de l’échange des idées. Les créations sont souvent une réinvention, originale, de la réalité artistique et culturelle dans laquelle notre cerveau baigne. En permettant une circulation instantanée et permanente des idées et des œuvres, Internet a totalement changé la donne. On n’en est plus à la situation des moines copistes du Moyen Age et c’est un magnifique progrès, à défendre. Par contre, avec cet accès de tous à la création de tous, la culture de payer pour la culture a été largement supplantée par la culture du gratuit, à la séduction naturelle évidente…

Comment, dans ce contexte, redonner suffisamment de valeur aux fruits de la créativité humaine pour que ceux qui s’y consacrent puissent en vivre? Je crois que la plupart des amateurs de culture reconnaissent la valeur matérielle de leurs œuvres immatérielles préférées, mais il faut leur offrir des moyens simples et attrayants de rémunérer les créateurs. Directement et sans plus forcément passer par une industrie culturelle qui s’est en partie laissée devenir obsolète.
Voilà un bien meilleur moyen de combattre la piraterie que de condamner les fautifs à une sorte de mort sociale moderne en les privant d’accès à Internet.

Mathieu Fleury, secrétaire général de la FRC

22.02.2012

Le poids de la Grèce

comment.jpgEnfant, le nom de Grèce résonnait grassement à mes oreilles, j’y entendais la graisse à cirer ou celle de la viande. Plus tard, adolescent, je me suis passionné, comme tout le monde, pour Ulysse et son tumultueux retour vers Ithaque, la vie faite de détours, de tentations, d’imprévus, d’obstination, de ruse. La Grèce a pris alors dans ma tête la dimension qui est la sienne: le creuset de la culture européenne, le fonds mythique, poétique et politique auquel tout renvoie un jour ou l’autre. La démocratie y fut inventée, les Jeux olympiques aussi, Orphée y perdit deux fois son Eurydice, Socrate y discourut, Aristote y calcula. Bref, nous sommes tous Grecs. Mais est-ce si vrai?

La cure amaigrissante infligée depuis des mois à la Grèce par les chancelleries européennes et par les «docteurs» du FMI a quelque chose d’abject. Les maléfiques banquiers de Goldmann Sachs, les doctes experts financiers (Strauss-Kahn, Pigasse) ont tous donné leur diagnostic et prescrit leur cure, mais rien n’y fait, puisque ce sont eux, souvent, qui ont concocté la maladie, celle des crédits scélérats et des masques apposés sur les comptes publics. Aujourd’hui, on exige encore plus de sacrifices de la part d’un peuple qu’on ne peut tout de même pas qualifier tout à coup de profiteur et de paresseux. La révolte apparaît à l’horizon. Et si l’Europe mourait par là où elle est née? «Je suis un Berlinois», s’exclama J. F. Kennedy. «Nous sommes tous New-Yorkais», entendit-on beaucoup après le 11 septembre. Il serait suicidaire d’abandonner la Grèce à elle-même, et plus encore de la laisser aux mains des prétendus experts. Soyons Grecs!

Bernard Comment, écrivain

21.02.2012

Remède de cheval pour dindons

invite.jpgLe projet de loi sur le prix unique a l’ambition de protéger les petites librairies face aux supermarchés en interdisant la libre fixation du prix du livre. Malheureusement, l’arme légale choisie est de l’artillerie lourde, aussi inadaptée que de tirer à balles sur un vol de canards! Il ne suffit pas qu’un remède soit de cheval pour que ce soit le bon!

Une connaissance du terrain fait vite comprendre que les concurrents directs des librairies ne sont pas ou plus les supermarchés qui peuvent se permettre de vendre les best-sellers avec des rabais mais les sites Internet étrangers qui vendent les livres à des prix jamais pratiqués en Suisse, même par des supermarchés. Si ce projet de loi pouvait avoir un sens lors de son dépôt en 2004, il est devenu obsolète avec l’éclosion de multiples sites de vente de livres par Internet et l’arrivée de la tablette électronique.

Pourquoi devrions-nous payer un livre presque deux fois plus cher en Suisse? Notre pays est tellement interconnecté qu’il est illusoire de croire qu’un gouvernement peut forcer sa population à acheter plus cher le même produit qu’il trouvera meilleur marché à l’étranger. En outre, l’application de cette loi aux livres commandés à l’étranger est matériellement juste impossible. Elle restera sans effet, n’en déplaise à ses supporters.

Quant à moi, je continuerai à aller acheter mes livres dans mes librairies préférées qui ne vendent pas un produit mais offrent un service de conseil que le lecteur est prêt à payer à sa juste valeur.

 Antoinette de Weck,  conseillère communale de la Ville de Fribourg

18.02.2012

Justes brèves d’ado

ROSSET_1.jpg- Dis, maman, t’as pas trouvé dans ma chambre un pull en cachemire blanc?
- Avec des manches roses?

- Heu... oui. C’est un pote qui l’a oublié samedi soir…

***

-Tu sais pourquoi nous, les ados, on parle fort dans le bus?
- Non
- Pour qu’on nous écoute!

***

- Allô, maman? Dis, tu rentres à midi?
- Non, désolée, Jules. Pourquoi?
- Je dois rendre une épreuve, je peux imiter ta signature, s’il te plaît?

- …

***

- Jules, arrête de faire hurler ta sœur!
- Mais elle crise parce qu’elle veut pas que j’appelle son hippo en peluche «Succion». C’est joli, non, l’hippo «Succion»?

***

- Ça va, ma petite maman?
- Oui, très bien.
- Ta vie alors, ça va?
- Mais oui. Et toi?
- Tout bien! Dis-moi, petite maman, tu es là ce week-end?
- C’est-à-dire?
- Non, juste savoir si tu es là…
- En fait, c’est pas de savoir comment je vais qui t’intéresse.
- Si, bien sûr… Mais, maintenant que je me suis intéressé à ta vie, je peux enquêter pour mon compte. Je peux inviter des potes à dormir samedi soir?

***

- Jules, debooooout!
- Tu sais, maman, c’est quand même space. Quand on est petit, on nous oblige à dormir un max, et plus tard, on nous engueule parce qu’on émerge à midi!

***

- Jules, tu te rends compte? Ta grand-mère veut faire un saut en parapente pour ses 79 ans!
- Whaouuu, je peux y aller avec elle? C’est trop la classe de s’envoyer en l’air avec sa grand-mère!

***

- J’aime pas ces jeux vidéo, Jules, c’est violent!
-Mais, maman, c’est pas violent, c’est des jeux. Tu sais, c’est la vraie vie qui est violente…

***

Sacré Jules…

 

Brigitte Rosset, comédienne

17.02.2012

Mais ils font exprès???

BENDAHAN_19.jpgMercredi, nous apprenons que la Confédération s’est trompée de plus de 2 500 000 000 francs dans l’établissement du budget. C’est la même chose depuis des années, avec plus de 20 milliards d’erreur en quatre ans, ou encore un milliard pour le Canton de Vaud. C’est toujours dans le même sens: on prédit des pertes, les bénéfices sont mirobolants, et on annonce chaque année que la suivante sera horrible. On nous avait pourtant dit qu’il fallait se serrer la ceinture, non?

Jeudi nous apprenons dans une étude de l’AFC que, contrairement à ce qu’on nous annonçait, la plupart des allégements fiscaux profitent essentiellement aux riches et encouragent des «effets d’aubaine». Un effet d’aubaine, cela signifie que des personnes sont payées pour faire ce qu’elles allaient de toute façon faire! Donc nous perdons 21 000 000 000 francs par année de recettes pour pas grand-chose. On nous avait pourtant dit que les baisses d’impôt c’était bon pour l’économie, non?

Il y a plus longtemps, nous apprenions que le peuple a été trompé lors de la votation sur la réforme de l’imposition des entreprises II. Là encore, les chiffres ont été amplement sous-estimés, et du coup le peuple a accepté la réforme inique du bout des lèvres sur la base d’informations erronées. On nous avait pourtant dit que ça aiderait les PME en coûtant peu, non?

Peu importe si ces erreurs sont faites exprès ou si c’est de l’incompétence. Dans les deux cas, il faut que ça change. La confiance dans le système politique est un élément fondamental de la démocratie. La transparence est l’un des enjeux majeurs de demain.

Samuel Bendahan, économiste

16.02.2012

«Je l’aime à mourir»

MULLER_12.jpg«Je l’aime à mourir» (1979) est une des plus belles chansons du troubadour Francis Cabrel et un succès commercial mondial. Hispanophone, à la fois colombienne et libanaise, Shakira manie aussi bien l’anglais que le portugais. Sa reprise exaltée et romantique de la chanson de Cabrel, en espagnol et en français, atteste sa maîtrise des langues. Cabrel, sur une chaîne de radio, a affirmé, avec la gentillesse et la modestie des seigneurs, qu’il appréciait beaucoup cette version nouvelle de son œuvre. En la visionnant vendredi soir dernier sur M6, après une journée professionnelle harassante, je me suis senti porté par la houle immense de Bercy (juin 2011) communiant à l’essentiel – l’amour, la mort, la vie – grâce au charisme de cette femme splendide toute de bleu vêtue. La langue française, de Juliette Gréco à Isabelle Boulay en passant par Edith Piaf, a trouvé chez de nombreuses chanteuses une résonance et une intériorité à nulle autre pareille – ce qui n’est pas toujours le cas avec l’opéra ou même avec l’opérette. Or la langue de Rousseau et de Balzac est tout autant à son avantage dans l’admirable film québécois «Monsieur Lazhar», de Philippe Falardeau, adapté de la pièce de théâtre d’Evelyne de la Chenelière. Bachir Lazhar, le réfugié algérien en deuil de sa femme et ses deux filles sauvagement assassinées dans la Ville blanche, ressuscite à la vie et à l’espoir en pleine cramine montréalaise. La classe d’enfants qu’il reprend est traumatisée par le suicide, dans sa propre salle de cours, de Martine, leur maîtresse d’école. Entre parlure québécoise, arabe et anglais, dans le Canada de la multiculturalité et des défis communautaires, Bachir tient droite sa ligne, à la fois pédagogique, éthique et linguistique. Il garde au français, à son français classique à lui, un rôle de fil rouge pour que l’amour renaisse et que la réconciliation advienne.

Denis Müller, éthicien, Universités de Genève et de Lausanne

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