16/11/2011

Fin de partie

COMMENT.jpgJe me trouvais à Rome, en 1994, lorsque Silvio Berlusconi a débarqué dans l’arène politique en lançant son parti, Forza Italia, qui allait aussitôt le conduire à la victoire. Cette fulgurante ascension, le Cavaliere l’avait démarrée en achetant un club de football, l’AC Milan, pour en faire un club de l’élite européenne. C’est ce succès sportif, et la réussite de ses entreprises qui ont séduit les électeurs, trop souvent en quête de miracles. Depuis, l’Italie est à la dérive. Malgré les efforts obstinés des juges, Berlusconi a su échapper à la justice dans les affaires de corruption ou de malversations qui l’impliquaient, en faisant voter des lois sur mesure par des parlementaires qui seront redevables d’explications devant l’histoire. Ni les évidents conflits d’intérêt, ni les scandales sexuels, ni les bourdes en tout genre sur la scène internationale, ni les attaques contre les institutions de l’Etat, rien de tout cela n’a eu raison d’un homme qui semblait inamovible.

Mais qu’a fait l’Europe? Comment a-t-elle accepté, sans broncher ou presque, la confiscation de l’intérêt public par des intérêts privés? Pourquoi la Commission européenne, présidée par le désastreux Barroso, n’a-t-elle jamais sanctionné ou simplement menacé un gouvernement où le racisme avait droit de parole? Ce sont finalement les marchés qui ont chassé Berlusconi, parce qu’il ne servait plus leurs intérêts. Bien sûr, on est heureux que cette tragique bouffonnerie prenne fin. Mais l’Europe n’en sort pas grandie. Elle a fermé les yeux. Et dire que l’idée européenne est précisément née pour se protéger des extrémismes et pour garantir les équilibres démo-cratiques…

Bernard Comment, écrivain

02/11/2011

L’autre face du monde

COMMENT.jpgL’Amérique est un pays bon enfant, et les citrouilles de Halloween peuvent prêter à sourire. Mais à New York, les choses prennent une autre tournure. La fête n’y est pas réservée aux seuls enfants ou jeunes, mais concerne toute la population, en une fantastique parade qui s’étire le long de la Sixième Avenue, dans une succession de déguisements qui renvoient à quelques références majeures de la culture populaire, comme le magicien d’Oz, ou Superman et toute la bimbeloterie de Disney.

Mais aussi et surtout défilent des transsexuels et travestis, pour exprimer cette variété des genres que Lou Reed a magnifiquement exprimée dans son album «Transformer» au début des années 1970, le même Lou Reed qui a rendu un hommage à sa ville et notamment à la Halloween Parade dans un autre album plus tardif, «New York». C’est tout le milieu underground, le côté obscur de la vie, qui s’exprime dans ses chansons comme dans la parade à laquelle j’ai assisté avec un bonheur enjoué, conscient de vivre un moment typique, même si la parade n’a été instaurée qu’en 1973, à l’époque de toutes les folies précisément.

Mais c’est la même idée de folie que j’ai retrouvée ce matin devant les toiles de De Kooning dans l’extraordinaire rétrospective que consacre le MoMA à ce peintre de génie, qui a su faire voler en éclats le corps et le visage de ses modèles, en particulier dans ses fameuses séries de «Women», des femmes explosées, sidérantes, terrifiantes parfois. Le masque tombe, et derrière la société bourgeoise de New York surgit une indomptable animalité. C’est l’autre face du monde, que nous montrent les carnavals et les grands artistes.

Bernard Comment, écrivain

07:36 | Lien permanent | Tags : invite, semaine, matin

19/10/2011

Cherchez la femme

bernard_comment-(c)Léo Aupetit.jpgSans doute François Hollande a-t-il su mener une campagne longue, méticuleuse, de terrain, en trouvant l’énergie de poursuivre sa destinée contre vents et marées (Strauss-Kahn par exemple). Voilà la gauche pourvue d’un solide candidat, renforcé par un processus démocratique novateur qui a très bien fonctionné. Mais…

Mais? Mais la femme… Hollande n’y est pour rien, dans sa personne. Il se trouve simplement que, tout à coup, l’horizon présidentiel se vide de toute espérance féminine. Exit Martine Aubry, exit depuis une semaine Ségolène Royal. Les deux femmes socialistes sont hors jeu, même si on peut se douter que de beaux ministères les attendent (et même Matignon pour la première). La présidence demeure un apanage masculin, et la droite républicaine n’est guère pourvoyeuse d’alternative en la matière (Rama Yade a été évincée, Rachida Dati n’est plus en cour et peine à rebondir). Bref, la présidente, comme figure inédite de la République, est plus que jamais un horizon chimérique. C’est dire combien l’univers des hommes est puissant en politique. Au tournant du millénaire, il avait été question de parité, de discrimination positive. Le climat de crise a balayé ces belles et justes idées. Une fausse nature revient au galop, qui voit dans le mec celui qui sait gérer, administrer, diriger, et dans la femme au mieux un divertissement, au pire une usurpation. Hollande n’en est pas le responsable. Mais la France se trouve brusquement orpheline d’un rêve qui exaltait beaucoup de monde en 2007 et avait la vertu de l’espoir, de la nouveauté, pour une autre façon de présider.

Bernard Comment, écrivain

05/10/2011

L’imagination au pouvoir

bernard_comment-(c)Léo Aupetit.jpgDepuis des mois, l’Europe tourne autour du problème de la dette grecque. Il s’agissait, d’abord, de «restructurer» la dette, expression vaguement architecturale, comme si d’une tour on avait voulu faire un tunnel. Aujourd’hui, il s’agit d’éviter l’écroulement d’un système tout entier et personne ne peut s’en réjouir.

Mais cette Europe s’est depuis longtemps essoufflée dans son obsession de grandir (ex-bloc de l’Est, Turquie…). Surtout, elle a subi une atteinte profonde à ses valeurs constitutives avec la dérive de l’Italie de Berlusconi, sans que personne sanctionne, ni à Bruxelles ni à Strasbourg.

J’étais précisément à Strasbourg il y a dix jours, pour y recevoir mon Goncourt de la nouvelle, et le maire, Roland Ries, me rappelait que la ville fut entièrement vidée de tous ses habitants en 1939. Le sens de l’Europe a été là: dans l’effort énorme de surmonter la haine franco-allemande pour en faire une entente. Peut-être est-ce cette entente franco-allemande qui peut redonner un sens collectif à l’Europe. Autrefois, on résolvait les crises économiques et sociales par des guerres, des générations allaient se faire trouer la peau sur les champs de bataille. On devrait, aujourd’hui, trouver de nouvelles solutions, rassembleuses, imaginatives: par exemple un grand emprunt populaire européen à taux zéro, sur 4 ou 5 ans, pour desserrer la pression des intérêts de la dette. Le sacrifice serait bien moindre. Mais cela suppose des démocrates ambitieux. Ce n’est pas forcément une contradiction dans les termes.

Bernard Comment, écrivain