11/11/2011

La franchise est une hypocrisie

BENDAHAN_9.jpgUne étude vient de montrer que près d’une personne sur cinq renonce à des soins pour des raisons financières en Suisse. C’est horrifiant. D’abord, bien sûr, car la société a les moyens de prodiguer ces soins, et des gens n’y ont pas accès et en souffrent. De plus, c’est une fausse économie: ne pas se soigner lorsqu’on supporte encore les symptômes peut causer une dégradation qui amènera plus de douleurs et plus de coûts pour tous.

Ce problème est le reflet d’un mécanisme particulièrement injuste et hypocrite: la franchise. Les incitations qu’elle amène sont complètement contre-productives. Au début, l’assurance ne rembourse absolument rien, ce qui pousse au maximum les gens à ne pas se soigner, même s’ils devraient. Ensuite, après avoir payé la franchise et la quote-part, l’incitatif disparaît complètement.

Le pire, c’est cette notion de franchise flexible. Le résultat? Les personnes âgées ou malades paient beaucoup plus de primes que les bien-portantes, même si elles ne sont pas fautives de leur situation! Les personnes avec des revenus limités vont choisir une franchise élevée. Cela signifie que, à part dans les cas très graves, elles devront assumer seules tous les soins dont elles auraient besoin, comme si elles n’étaient pas assurées.

Ce n’est pas en traitant les gens comme des enfants et en les punissant injustement qu’ils seront responsabilisés dans leur usage des soins. Au contraire, nous avons besoin d’un système de santé plus solidaire, démocratique, au lieu d’être gouverné par les intérêts économiques.

28/10/2011

Pharmaceutique: les deux faces d’un scandale

BENDAHAN_9.jpgBeaucoup de choses ont déjà été dites sur l’annonce scandaleuse de Novartis: 2000 licenciements, plus de 2 milliards de bénéfices en trois mois! On s’est tant indigné contre les suppressions d’emplois qu’on a oublié de le faire par rapport à ce bénéfice considérable: mais d’où vient-il?

En 2010, Novartis a annoncé 50 milliards de dollars de chiffre d’affaires, c’est-à-dire d’argent reçu. Il faut ensuite payer les coûts: production, marketing, administration. Il faut surtout financer la recherche et le développement, et c’est cet argument que les pharmas utilisent pour justifier leurs prix exorbitants. Tous les coûts de Novartis en 2010, y compris recherche et impôts, ont été de 40 milliards. Où sont les 10 milliards restants? Dans la poche des actionnaires. Cela veut dire qu’en moyenne, si vous achetez un médicament qui coûte 25 francs, vous payez 5 francs qui ne servent ni à la recherche ni à payer la fabrication du médicament. Ce sont 5 francs de trop. Et demain, nous paierons 5 fr. 10 de trop à cause des économies faites sur les licenciements.

Etant donné les différences de prix entre les pays, les Suisses contribuent probablement bien plus que cela à la marge des actionnaires. Qu’une entreprise doit financer ses coûts, c’est normal. Qu’une entreprise offre un rendement raisonnable à ses actionnaires, c’est le système économique qui le veut. Mais que ce rendement soit si gigantesque, c’est un abus de position dominante.

Chaque franc que l’on paie aux universités et aux écoles polytechniques pour faire de la recherche n’est utilisé qu’à cet effet, sans que l’on gaspille 20% de ce que l’on donne. Contrairement à une fausse croyance, c’est bien dans le service public que réside le secret d’une recherche efficace et surtout accessible à toutes et tous.

Samuel Bendahan, économiste

14/10/2011

Pourquoi s’indigner en Suisse?

samuel_bendahan.jpgL’année 2011 aura vu de nombreux mouvements émerger spontanément, puis s’exporter. Le printemps arabe a commencé en Tunisie pour continuer aujourd’hui dans d’autres pays, où la population porte des revendications similaires. Le mouvement des «indignés» est né en Espagne et s’est, lui aussi, propagé: il arrive aux portes de la Suisse ce samedi.

Y a-t-il vraiment de quoi s’indigner en Suisse? En période électorale, on entend à tort et à travers que la Suisse est un modèle de succès. La Suisse s’en tirerait beaucoup mieux que les pays de l’Union européenne dans lesquels le mouvement fait rage. Les raisons de l’indignation: un ras-le-bol de la classe politique et du système politique jugé peu démocratique, une révolte contre les inégalités et les plans d’austérité. On pourrait donc facilement se dire qu’ici le mouvement n’a pas de sens car notre pays est le plus démocratique du monde, car notre pays est un des plus riches. De quoi se plaint-on?

Certes, la Suisse connaît la démocratie directe, mais elle vient d’être épinglée dans un «baromètre démocratique», notamment à cause de son absence de transparence et de législation sur le financement des partis.

Certes, la Suisse est un pays riche, mais les inégalités y sont parmi les plus grandes du monde: 0,2% de la population détient à elle seule plus du quart des richesses du pays, et près de 10% des gens qui travaillent vivent sous le seuil de pauvreté malgré tout. Enfin, ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs qu’un système est légitime.

Samuel Bendahan, économiste